vendredi 5 juin 2015

Un drôle de Turc

Alors que la Turquie presse pour entrer dans l'UE, il est intéressant de se poser la question du personnage Erdogan. Emouvante à Erevan, inquiétante à Ankara, la commémoration du centenaire du génocide des Arméniens (1915-1923) en dit long sur la relative indifférence d’une partie du monde occidental, en dépit de ses propres racines chrétiennes. Seuls 24 pays ont reconnu le génocide. À Erevan, François Hollande, Vladimir Poutine et le président chypriote Níkos Anastasiádis étaient présents, pas Barack Obama ni aucun autre chef d’État occidental. Cet anniversaire illustre surtout ce que les Turcs d’aujourd’hui ont en tête, à commencer par leur président, Recep Tayyip Erdogan, dont la dérive néo-ottomane s’affirme de jour en jour. Son attitude à l’égard des chrétiens persécutés de Syrie et d’Irak, comme la discrimination dont souffrent ses compatriotes chrétiens montrent la face sombre de la Turquie moderne, si ressemblante avec celle de 1915. Erdogan et ses amis ne reconnaissent que 100 000 morts il y a un siècle (au lieu de 1,2 à 1,5 million). Cette approche négationniste du gouvernement islamo-conservateur d’Ankara éclaire d’un jour encore plus révoltant les persécutions actuelles des assyriens, des chaldéens, des grecs ou des yazidis par les islamistes syriens et irakiens. En Syrie, les Turcs soutiennent le Front al-Nosra et d’autres groupes islamistes, qui bénéficient ou ont profité de leur mansuétude dans leur campagne antichrétienne. Le 21 septembre 2014, des militaires turcs auraient même prêté main-forte à l’État islamique pour dynamiter le Mémorial du génocide arménien de Deir ez-Zor (Syrie), un lieu d’études et de pèlerinages situé sur un ancien camp de déportation. Aujourd’hui comme hier, cette barbarie traduit la même volonté d’épuration religieuse de ces terres bibliques. Si quelques courageux intellectuels turcs n’hésitent plus à parler de “génocide”, aucune autorité politique, religieuse ou intellectuelle d’Ankara ou d’Istanbul n’a osé le faire. Ce déni de la Turquie moderne suscite le doute, une nouvelle fois, sur la compatibilité de ce pays de 82 millions d’habitants (100 millions en 2050) avec l’Union européenne, sur l’opportunité à l’intégrer le moment venu, comme le prévoit l’imprudente promesse qui lui fut faite par les Européens en 1963.